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[EDITO] Faut-il armer le peuple ?

Seytenga. Un nom de localité qui sonne désormais tristement, comme Yirgou, Solhan, Arbinda, ou encore, Gorgadji. Tant le drame auquel il renvoie, a allongé la kyrielle de tragédies innommables que notre pays vit depuis bientôt une décennie. Désormais, des idées que l’on se soufflait et des concepts que l’on se passait sous le manteau, sortent au grand jour. Comme le fait d’armer le peuple, pour lutter contre le terrorisme. Puisque les terroristes sont partout et nulle part à la fois, et que l’armée est visiblement débordée, disent les défenseurs de cette idée, il faut permettre légitimement à chaque Burkinabè de se défendre. Mais est-ce là une solution, la bonne et la pérenne ? Si oui, comment faudrait-il procéder ?

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L’on cite parfois le Vietnam du Général Giap, ou encore l’Ukraine de Zelensky, pour louer les vertus d’un peuple qui se défend. Sankara lui-même a prôné cette approche, en disant qu’un peuple doit assumer lui-même sa défense. Sauf que dans le contexte du Burkina actuel, le peuple mène la guerre contre une partie de lui-même. Si bien qu’armer le peuple reviendrait à créer les conditions d’une guerre civile ou d’un génocide, si tous les contours ne sont pas maîtrisés. Car, même la théorie de « Guerre Populaire Prolongée » de Mao Zedong cadre mal avec notre contexte, tout à fait complexe.

Mais, en même temps, le phénomène du terrorisme prend de l’ampleur. Contrairement à certains pays où il est circonscrit dans certaines parties, généralement frontalières du pays, au Burkina, il touche une à une les différentes provinces. Depuis sept ans, on voit le terrorisme ronger des terres et encercler le pays. Et chaque province épargnée attend juste d’être envahie pour commencer à s’organiser. Changer de stratégie s’impose donc naturellement. L’Armée à elle seule peut-elle gérer dix à vingt attaques en même temps ?

Certains déplacés internes jurent que s’ils avaient des armes, ils auraient repoussé les hordes d’assaillants et sauvé ainsi des vies. Et, il faudrait prendre très au sérieux leurs conclusions, parce que personne mieux qu’eux et les soldats au front, ne connaissent la réalité du terrain. Si l’on refuse de considérer ce postulat, les citoyens vont s’armer eux-mêmes, par les mêmes canaux que les terroristes, et la guerre civile tant redoutée aura lieu.

Mais armer le peuple suppose qu’il faut savoir faire la différence entre les bons citoyens et les mauvais, former les premiers et les doter en armes, munitions et moyens logistiques, et les placer sous le commandement de l’Armée.

Et au moment où certaines langues dénoncent le fait que les Forces de défense et de sécurité (FDS) ne sont pas suffisamment équipées, où trouverions-nous les moyens pour équiper tout un peuple ? Ou bien permettrons-nous à ceux qui en ont les moyens de s’équiper ? Dans ce cas, quel serait le sort de la grande masse qui peine à avoir un seul repas par jour ?

Nous pensons plutôt à une idée à cheval entre le fait d’armer le peuple, et le fait de laisser entièrement la sécurité du pays entre les mains des FDS. En effet, il y a des leviers que le Burkina n’a pas encore actionnés dans la lutte contre le terrorisme. 

D’abord, l’idée de militariser l’ensemble des FDS est une solution qui peut être appliquée. C’est-à-dire que, par des dispositions légales, l’on considère que tous les corps paramilitaires sont désormais militaires. Non seulement, cela résout en partie les problèmes de rivalités de corps, mais harmonise également les niveaux d’armements. Car, des syndicats de policiers se sont par exemple plaints de ce que la Police Nationale n’a pas droit à des armes collectives.

Ensuite, la généralisation du concept de Volontaire pour la Défense de la Patrie (VD) peut être une bonne approche. Il faut permettre à chaque village de recruter ses VDP, qui seront pris en charge par les communautés en ce qui concerne les motivations, et par l’Etat en ce qui concerne les armes, les munitions, les moyens roulants et l’assurance. Ces VDP peuvent être placés sous la responsabilité des détachements locaux des FDS. Cela empêchera les terroristes de se déplacer d’une localité à l’autre, et de semer la mort tout au long de leurs passages. Les conditions de solidarité active et défensive entre villages pourront être ainsi réunies.

La troisième donne, non moins importante, est celle politique. Le péché de l’orgueil a emporté le régime de Roch Kaboré, et il secoue déjà celui de la Transition. Ce péché consiste, pour un régime, à se dire qu’il a conquis seul le pouvoir, et qu’il doit le gérer avec ses proches et alliés. Dans un contexte de guerre, cela n’a jamais marché.

Ainsi, on ne sait pas pourquoi, jusqu’à sa chute prévisible, Roch Kaboré n’a jamais mis en place un gouvernement d’union nationale et de guerre, préférant plutôt caresser le MPP du sens des poils. Et le même défaut de discernement guette la Transition. Mettre de côté toute la classe politique et la société civile sérieuse, pour ne s’allier qu’à quelques OSC opportunistes, c’est créer les conditions d’une perte rapide du contrôle de la situation. « Tout sauf les militaires dans mon gouvernement », disait Kaboré avant de se raviser tardivement. « Tout sauf des politiques dans mon gouvernement », a dit Damiba, dans la même veine d’erreur. 

Viendra peut-être le moment où la Transition va penser vraiment unité nationale. Mais quand ce sera tard, personne ne voudra répondre à cet appel qui s’apparentera à un suicide politique.

Mais, ceci dit, cette guerre ne se gagnera jamais par la seule force des armes. Le Président Damiba l’a compris, et il faut saluer la dynamique de dialogue communautaire qu’il a enclenchée. C’est le mode d’emploi de ce dialogue qui semble difficile à établir. Mais à force de volonté, on peut y parvenir.

Nous avons encore les moyens d’inverser la situation, et d’éloigner le spectre d’un contre-coup d’Etat, d’une guerre civile et d’un génocide. Nous n’avons pas le choix que de lutter pour vaincre, si nous voulons exister en tant que Nation, en tant qu’Etat, en tant que Burkina Faso.

La Rédaction

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