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Amour à Ouaga : zoom sur les « hommes invisibles » et les « hommes insaisissables »

A Ouaga, en l’an 2000, on ne vivait pas l’amour comme en 2021. Tomber amoureux et entretenir une relation coûtaient bien moins cher, il y a deux décennies. Ouaga la belle évolue, écrasant sur son passage ceux qui, trop pauvres ou trop marginaux, n’arrivent pas à suivre son rythme. Mais cette machine du progrès urbain fonce droit vers un horizon idéaliste peuplé de rêves et d’idéaux. Explorons donc le monde reclus des « hommes invisibles », versus celui coloré des « hommes insaisissables »!

Karim, de 25 ans d’âge, est colporteur dans le quartier Kilwin de Ouagadougou. Il vend des gadgets divers, à pieds. Chaque jour, il fait un grand tour en ville, ravalant des kilomètres, à la recherche de sa pitance quotidienne. Pas de moto, pas de téléphone Android, pas de bicoque à lui seul (il dort avec ses cousins). Se colle à lui, le préjugé de « preneur de Tramadol ».

Des filles, Karim en croise partout : en circulation, au quartier, au marché,… Mais pour ces filles urbaines, Karim n’existe pas. Du moins, pas en tant qu’homme avec qui elles voudraient sortir, à fortiori se marier. Karim préfère par moment se retourner vers les filles de joie, n’ayant pas les moyens pour l’entretien d’une relation.

Comme ce jeune homme, ils sont nombreux, ces sans emplois, étudiants, manœuvres, veilleurs de nuit, pousseurs de barriques, etc. qui portent la tunique de « l’invisibilité ». Pas pour ce qu’ils font comme métiers – car nombre d’entre eux s’en sortent – mais pour leurs conditions de vie.

« Ils ne sont pas si invisibles que ça. Ils existent. Ils sont une réalité sociale qu’il faut prendre en compte », nuance toutefois, avec un léger sourire, l’écrivain Adama SIGUIRE, consultant en relations humaines, avec qui nous avons échangé dans le cadre de la rédaction du présent article.

Quand certaines filles crient au manque de maris, ce n’est pas un clin d’œil à ces bonshommes. Non ! Elles parlent plutôt du jeune fonctionnaire ou cadre du privé, du riche commerçant, du type qui a gagné assez dans son métier, de l’enfant né avec une cuillère en or dans la bouche, des gens de la classe moyenne et plus. Or, ils sont bien peu nombreux, ces princes charmants que nous qualifions d’insaisissables.

« Je dois épouser un homme qui a tout de même un niveau équivalant au mien, sinon c’est un recul et ce serait mal vu par mon entourage», nous confie Eunice, professeure de 32 ans servant dans une province, toujours à la recherche de l’âme-sœur.

Pour l’écrivain Adama SIGUIRE cette situation résulte de la marche capitaliste entreprise par le monde, et dont le Burkina n’est pas en marge. « La plupart des femmes veulent se marier à un homme qui SEMBLE être épanoui», dit-il, mettant en exergue l’importance accordée à l’apparence de nos jours.

Ici, l’écrivain SIGUIRE et le musicien Floby parlent le même langage, lorsque ce dernier demande aux filles, dans une de ces chansons, de ramollir le monde, car les hommes de toutes les conditions y vivent (en mooré, Yolsi Duni, ti ned ka bé nka bèa pouguin yé).   

Et pour Adama SIGUIRE, cette surenchère est un chemin de non-retour : « Les choses vont aller de mal en pire. Dans 30 ans, 30 à 40 pourcent des femmes de Ouagadougou ne seront pas mariées. Parce que ces femmes ne pourront pas trouver des hommes qui leur conviennent ». Et l’homme de lettres d’ajouter que le faussé entre riches et pauvres se creusera davantage (faussé entre invisibles et insaisissables par ailleurs) et qu’émergera une classe importante de femmes libres, de maîtresses et dames menant une vie pas saine.

Dans le Ouaga d’aujourd’hui, être absent des réseaux sociaux, n’avoir pas un moyen de déplacement, ne pas apparaître, vous rend invisible. Adama SIGUIRE estime que les réseaux sociaux participent à la construction du mythe du prince charmant type européen, insaisissable, ce qui induit plein de nos sœurs en erreur. Le mariage civil en lui-même, selon Adama SIGUIRE, est calqué du modèle occidental, sans adaptation à nos réalités.

Et il y a le coaching. «Le coaching est très important et aide au développement humain », campe SIGUIRE, avant de déplorer que des filles qui n’ont pas de foyer et qui ne sont pas dans des relations stables prétendent coacher d’autres pour qu’elles trouvent l’homme de leurs vies. « Un coach est avant tout un exemple et une référence dans son domaine », a dit le consultant en relations humaines.

Dans le temps, nous fait observer, pour sa part, Tidiane, un jeune que nous avons rencontré à la Patte d’Oie, ces hommes invisibles avaient leurs équivalents qu’étaient les « bonnes » et d’autres filles venues du village dans une situation de précarité. Mais maintenant, a-t-il relevé, ces dernières mettent la barre haute, parce que la vie n’a plus aucune pitié envers le pauvre.

En effet, dans les villages, plusieurs jeunes, grâce à l’agriculture (y compris la culture maraichère), à l’orpaillage, et à l’élevage, arrivent à élever leur niveau de vie : maisons en dur, électricité solaire, motocyclettes, poste de télévision, téléphones de dernière génération,… Si fait qu’ils n’ont pratiquement rien à envier à leurs  camarades partis à Ouagadougou. Les filles aussi observent ces réalités : aussi bien en ville qu’au village, le standard de vie s’est rapidement élevé.

Mieux, de plus en plus de femmes travaillent, excellent dans leurs domaines, et gagnent suffisamment d’argent pour être indépendantes. Celles-là se méfient naturellement des hommes dans une situation de dénuement. Même celles qui ne sont pas stables se rangent dans le camp des sceptiques. « Si tu acceptes de vivre avec un homme pauvre, il va te larguer pour une autre dès qu’il sortira de l’ornière », nous dit Awa, jeune dame mariée, dans le quartier Tampouy de Ouaga. Awa compte d’ailleurs inculqué cette « leçon » à ses filles.

Comment concilier ces réalités divergentes et, surtout,  redonner la stabilité aux couples et du socle aux foyers? Pour Adama SIGUIRE, Il faut retourner impérativement aux valeurs africaines, rééduquer nos enfants, et faire en sorte que le mariage redevienne une alliance entre familles et non pas entre individus. « Sans quoi, au phénomène de manque de maris viendra s’ajouter celui des homosexuels et des transgenres. Et la polygamie (pratique africaine) serait en ce moment un crime », met en garde Adama SIGUIRE.

Rose TAPSOBA

ACTUALITE.BF

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