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Lahousséni Tahar OUEDRAOGO : “l’Ordre des Architectes est devenu un nid de délinquances en tous genres”

Le 14 mai prochain, les 217 architectes inscrits à l’Ordre des Architectes du Burkina (OAB) seront appelés à voter un nouveau conseil. Un groupe de jeunes a lancé une campagne médiatique. Pratique illégale selon le bureau sortant, qui a rouvert les candidatures. Décision contestée. Il y a visiblement un malaise au sein de l’Ordre. Pour en comprendre le fond, nous avons mené un entretien avec Lahousséni Tahar OUEDRAOGO, membre de l’Ordre. Il est réputé n’avoir pas sa langue dans la poche. Bien entendu, nous donnerons la parole au bureau sortant, mis en cause dans cet entretien, pour qu’il donne sa part de vérité.

ACTUALITE BF: Qu’est-ce qui coince exactement au sein de l’Ordre des Architectes du Burkina ?


Lahousséni Tahar OUEDRAOGO (L.T.O.) : Le problème dans l’Ordre des Architectes est très simple : il y a une bande d’architectes qui estiment que eux seuls ont le droit de gagner tous les gros marchés, que ce soit par appels d’offres ou par concours, et que les autres sont à Ouaga uniquement pour contempler le barrage de Tanghin. Si fait que seuls eux remportent tous les gros concours et appels d’offres. Si jamais un autre arrive à gagner un concours, ils utilisent les instruments de l’Ordre pour lui faire perdre son concours ou son marché. Les exemples sont tellement légion qu’on ne peut pas les énumérer. Et pour cela, ces gens de l’Ordre disposent de puissants alliés dans l’Administration, qui prennent toutes les dispositions pour les aider à tout rafler et maintenir le reste des architectes, non seulement dans une grande précarité, mais aussi dans la peur, avec la menace de la Chambre disciplinaire. Malheureusement, certaines administrations, et pas des moindres, ne nous aident pas dans le sens d’une juste répartition des marchés publics. Même le Premier Ministère! Tous les marchés du Premier Ministère sont donnés à un seul et même architecte. Tous les marchés du Centre de Gestion des Cités (CEGECI), que ce soit en appels d’offres ou de gré à gré, sont donnés au même architecte. Même notre ministère de tutelle fait de la publicité dans le magazine Jeune Afrique, en choisissant de mettre en vedette un seul architecte au détriment des autres. Dès qu’un autre architecte gagne un marché, c’est la guerre. Vous avez suivi l’épisode du Mémorial Thomas SANKARA où le lauréat a été clairement braqué, boxé sous la ceinture, et son projet arraché pour être remis à d’autres plus proches du Conseil actuel de Fabien OUEDRAOGO, le président. Les conflits d’intérêts, notamment, et la concurrence déloyale, sont une pratique très répandue dans l’Ordre depuis une décennie, mais sous les deux mandats de Fabien OUEDRAOGO, ça a pris des proportions incroyables. Mais on espère que, maintenant que nous avons commencé à donner fortement de la voix, des institutions comme l’ARCOP et le Tribunal Administratif vont mieux comprendre ce qui se passe chez nous en interne, et ne plus se laisser tromper par des plaintes fantaisistes faites avec le cachet de l’Ordre, comme s’il s’agissait de défendre l’intérêt commun des architectes, alors qu’il s’agit en réalité de guerres de clans et d’actes de concurrence déloyale. En passant, le Bureau du Procureur du Faso est très sollicité pour dépoussiérer la pagaille qu’il y a dans l’Ordre des Architectes du Burkina, devenu un véritable nid de délinquances en tous genres.


ACTUALITE BF: Des jeunes semblent proposer des alternatives à travers leurs candidatures pour prendre les devants de l’Ordre. Peut-on, dès lors, parler de conflit générationnel ?

L.T.O. : A un moment donné, le conflit de génération était très fort dans l’Ordre, mais avec une dizaine d’amis, nous avons mené une grosse lutte interne pour faire avancer les choses positivement. Les anciens ont même fini par abandonner la gestion de l’Ordre. Hélas! A l’exercice du pouvoir, les jeunes se révèlent aussi bandits, sinon plus bandits que les anciens. Bien sûr, certains anciens manquant fortement de sagesse et ayant une haine viscérale envers la jeunesse qui veut le changement, supportent fortement ces jeunes-là. Il faut dire qu’on avait tous placé un grand espoir dans le Conseil de Fabien OUEDRAOGO à son arrivée aux affaires courant 2017. On sortait de plus de huit ans de guerre dure, et on pensait que ça allait être un bureau de réconciliation et un bureau qui allait consolider les acquis chèrement acquis. Hélas! On a plongé plus bas. C’est vrai qu’à l’occasion de ces élections de 2021, le Conseil actuel, qui est accusé de nombreux actes de conflits d’intérêt et de concurrence déloyale, a peur de partir en n’ayant pas la main sur le prochain Conseil. Donc, il manœuvre de toutes ses forces pour obtenir la réouverture des candidatures, alors que les élections devaient se tenir avec les jeunes, qui étaient les seuls candidats. Et à l’occasion de cette réouverture, on voit une flopée de candidatures, dont celles de certains proches de la vieille garde réfractaire au changement, le tout parrainé par le Conseil actuel. Il est évident que la très dynamique campagne de ces jeunes, plus aguerris aux nouvelles technologies, a déséquilibré les candidatures de la vieille garde. Et en bon chef de clan, le président Fabien OUEDRAOGO vole au secours de ses protégés en menaçant de traduire des membres en conseil de discipline. Encore un flagrant délit d’abus d’autorité! C’est très pathétique. On a le cas du SG actuel, Claver DAKISSAGA, qui, après deux mandats successifs à ce poste, veut un troisième mandat, un “lenga” au poste de Secrétaire général adjoint. Or, nos textes interdissent deux mandats successifs. Mais on sent le clan du président très décidé à l’autoriser à se présenter pour être sans doute son homme dans le prochain Conseil. On quitte le pouvoir avec la droite, et on le garde avec la gauche. Vraiment, la culture du “naam” est trop forte chez certains.


ACTUALITE BF : Pensez-vous que la vision des jeunes est porteuse d’espoir ?


Il faut dire que, de par le passé, il y a eu plusieurs révoltes de jeunes dans l’Ordre, pour obtenir un changement. Nous-mêmes, en notre temps, nous avions mené une grosse révolte, et avant nous, des aînés l’avaient fait. Mais à chaque fois, la vieille garde a su manœuvrer pour ne pas perdre la main. Quand je dis vieille garde, c’est plus par rapport à un esprit conservateur chez certains architectes qui haïssent fortement les jeunes et sont très portés sur les magouilles et les coups bas de toutes sortes. Sinon, on a des anciens très sages comme Siaka BARRO, ancien co-directeur de l’ex AFRIQUE ARCHI, qui est très progressiste, très pacifiste et d’une probité intellectuelle et morale très admirable. Je le dis souvent, si on avait trois bons sages comme Siaka BARRO dans l’Ordre, les choses allaient beaucoup évoluer.
Pour revenir aux jeunes de 2021, on sent effectivement qu’ils ont une grande soif de changement et d’innovation, exactement comme nous en notre temps. Mais une fois de plus, la vieille garde, qui a la gestion de l’Ordre entre les mains, avec l’outil d’intimidation qu’est la Chambre disciplinaire, est à la manœuvre pour doucher nos espoirs de changement. Dans un tel cas, le ministère de tutelle et le Tribubal du Commerce où se règlent nos litiges, sans prendre parti, doivent veiller à ce que la compétition soit équitable entre toutes les parties, et surtout, à ce qu’aucune partie n’use d’intimidation pour prendre le dessus sur l’autre dans le jeu démocratique. Malheureusement, les autorités sont toujours restées muettes face aux agissements et aux nombreux actes délictuels de la vieille garde, depuis de nombreuses années. Espérons qu’à un moment, ils se réveilleront de leur hibernation pour comprendre qu’on est tous Burkinabè et égaux en droits, et que c’est un droit légitime pour les jeunes architectes de réclamer plus de transparence dans les concours d’architecture et les appels d’offres, ipso facto, plus d’épanouissement dans l’exercice de leur profession. Sinon, à ce rythme, le métier d’architecte risque de disparaître au Burkina, car plus des trois quarts des architectes vivent dans une grande précarité, tandis qu’une petite bande vit dans le luxe ostentatoire total. Et non contente de cela, cette bande rend la vie dure aux autres.


ACTUALITE BF : Dans ces conditions, que faut-il faire pour que la situation ne s’envenime pas?


L.T.O. : A l’arrivée du ministre Bénéwendé SANKARA, nous avons déposé une demande d’audience et lui avons adressé une lettre lui suggérant d’organiser une grande réunion avec tous les architectes, pour débattre de leurs problèmes. Jusque-là, il ne nous a pas répondu. Pendant ce temps, il reçoit tous ceux qui, même n’étant pas de notre ministère, souhaitent le rencontrer. Dans le passé, lorsque les tensions ont atteint ce niveau de crispation, le ministre BONANET avait organisé cette grande réunion au Liptako Gourma où tous les problèmes ont été abordés sans tabou. Ça avait permis de décrisper la situation. Mais il faut dire que tout n’est pas que crispation ou bagarres internes. Il y a eu beaucoup d’actes de conflits d’intérêt et de concurrence déloyale. Ce sont des délits condamnables par la loi. Et beaucoup d’architectes ont été brimés. Les concours sont sérieusement truqués depuis les années 2010, mais personne n’a jamais été inquiété pour ces actes délictuels. On ne va pas continuer de demander aux uns de passer l’éponge chaque fois, tandis que les autres poursuivent leurs mauvaises pratiques. A un moment, il va falloir que justice soit faite dans toutes ces affaires. Parce que, tant qu’on reste entre nous en petit groupe, comme une secte, tant que la Justice ne s’invitera pas entre temps dans l’Ordre des Architectes, ce sera un perpétuel recommencement, ces guêpières internes. Donc, la Justice peut être une bonne solution avant la réconciliation et la pacification des cœurs.

Interview réalisée par Nabi BAYALA

Encadré

L’Ordre des Archictectes du Burkina (OAB) est une organisation professionnelle, instituée en mars 1991, qui regroupe les architectes burkinabè inscrits à son tableau. Il compte au 31 décembre 2019, 217 membres inscrits.

L’OAB a pour objectif principal de garantir les pratiques liées à l’architecture sur le territoire burkinabè. Il encadre les architectes en veillant aux bonnes pratiques liées à la profession. Il a aussi pour rôle de défendre et de promouvoir la qualité architecturale au Burkina Faso.

Conformément à l’article 8 de ZATU N°AN VIII 0031/FP/PRES portant création et réglementation de L’Ordre des Architectes du Burkina, les instances de l’Ordre des Architectes du Burkina sont :

  • L’Assemblée Générale des architectes,
  • Le Conseil de l’Ordre,
  • La Chambre disciplinaire de l’Ordre.

L’Assemblée Générale est l’instance suprême et regroupe l’ensemble des architectes régulièrement inscrit à l’OAB.

Le Conseil est l’instance d’exécution et comprend sept membres qui sont élus par l’Assemblée Générale pour un mandat de deux années.

Le conseil de discipline est composé de deux membres, élus également par l’Assemblée Générale pour un mandat de deux ans. Il comprend un Président et un Vice-Président.

Deux commissaires aux comptes sont élus pour accompagner le conseil dans la gestion financière de l’ordre.

Sources : Textes officiels de l’OAB

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