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ZIDA ET SORO : destins politiques croisés

Les deux hommes se connaissent depuis bientôt 21 ans. Tout allait si bien entre Yacouba Isaac ZIDA et Guillaume Kigbafori SORO, jusqu’à la date sombre de septembre 2015 où des écoutes téléphoniques sont venues brouiller leurs relations. Depuis lors, c’est la froideur. Mais leurs destins politiques, eux, s’entrelacent. Ironie du sort !


Isaac ZIDA et Guillaume SORO se sont connus en 2000. Lorsque le leader de la FESCI, SORO, et ses camarades se sont réfugiés au Burkina après la crise née de l’exclusion de leur mentor Alassane OUATTARA à la présidentielle, c’est ZIDA qui était chargé par Kossyam de les héberger et de veiller sur eux. Les relations se sont poursuivies lorsque SORO et ses camarades sont entrés en rébellion en 2002 sous la dénomination de « Forces Nouvelles » (FN). ZIDA est devenu alors l’officier de liaison entre les autorités burkinabè et les rebelles.


Par la force des armes, SORO sera successivement Ministre de la communication, Ministre d’Etat à la reconstruction, Ministre de la Défense et Premier ministre. Il sera ensuite Président de l’Assemblée nationale.
ZIDA, de son côté, sera numéro 2 du RSP, et patientera jusqu’à la date des 30 et 31 octobre 2014 où il prendra le pouvoir suite à l’Insurrection populaire, grâce en grande partie à la puissance de feu du RSP. ZIDA occupera le gros fauteuil de Kossyam pendant trois semaines, avant d’être nommé Premier ministre par le Président de la Transition Michel KAFANDO.
Les deux personnalités ont la réputation d’avoir eu des problèmes avec leurs frères d’armes. L’on se souvient de la perpétuelle rivalité entre SORO et feu Ibrahim COULIBALY alias IB, et de relations tendues entre ZIDA et ses ex camarades du RSP.
Pressés, les deux hommes le sont. Ils ont dévoilé assez tôt leurs ambitions présidentielles, et ont devancé ainsi l’iguane dans l’eau. Soupçonnant très tôt le Président Alassane OUATTARA de vouloir briguer un troisième mandat ou de vouloir désigner Amadou Gon COULIBALY comme dauphin, « Bogota » (autre nom de SORO) a pris l’initiative de s’émanciper des ailes d’ADO, sans doute avec la secrète conviction que le peuple ivoirien prendra la rue avec succès.
ZIDA, que beaucoup d’observateurs accusent d’avoir favorisé l’arrivée au pouvoir du MPP avec notamment la Loi Chérif (excluant des cadres proches de Blaise COMPAORE), a vu ses rêves brisés. Son séjour au Canada s’est transformé en exil. L’ami SORO, de son côté, est aussi devenu un exilé politique.
Les médias ivoiriens et burkinabè ont fait des fausses arrivées de ces deux exilés, leurs choux gras.
Les soldats ZIDA et SORO sont aujourd’hui dans l’impasse. Il leur reste seulement deux balles dans leurs cartouches : la réconciliation et le temps.
Au Burkina et en Côte d’Ivoire, les autorités ont entamé des processus de réconciliation nationale, qui devraient aboutir au retour des exilés. Les deux personnalités doivent pouvoir s’engouffrer dans cette brèche. D’autant que dans leurs carrières respectives, ils se sont fait des ennemis. Suffisamment d’ennemis pour avoir soif de réconciliation.
Le temps est un précieux allié de ZIDA et SORO. Non seulement ils n’ont pas encore la soixantaine, mais aussi, leurs ex-alliés sont d’une génération plus ancienne.
Mais il est vrai que qui part à la chasse perd sa place. De jeunes loups politiques sont en train d’émerger, et ZIDA et SORO ne pourront pas continuer avec la mobilisation virtuelle.
Les réseaux sociaux, c’est l’autre désillusion de nos deux hommes politiques. Chacun d’eux y compte des abonnés et followers par centaines de milliers. La moindre publication de leur part devient virale. Mais cela n’a pas permis à Yacouba Isaac ZIDA d’avoir 2 pourcent à la présidentielle de novembre 2020, ni à Guillaume Kigbafori SORO de faire descendre des millions de gens dans les rues de Côte d’Ivoire.
The last, but not the least : des fidèles des deux hommes sont en train de les quitter, sans doute en désespoir de cause. Kanigui SORO a quitté Guillaume SORO, Fousséni OUEDRAOGO a quitté Isaac ZIDA. Qui l’eut cru ? Mais qui aurait d’ailleurs cru que ZIDA serait lâché par KABORE et SORO par OUATTARA ? « Celui qui est cause qu’un autre devient puissant se ruine lui-même », prévenait MACHIAVEL.
Il y a une part de paradoxe et d’inconnu dans la chose politique. Et demain, chacun va peut-être retrouver son ex allié, à coups de mea culpa. Marcel Amon TANOH a annoncé les couleurs.
ZIDA et SORO parviendront-ils à réaliser leurs rêves d’être présidents ? La plus grande équation à laquelle ils devront résoudre est celle de leurs sécurités personnelles, et celle de la justice. Si la sécurité de ZIDA est menacée par des ex RSP disséminés dans la nature, celle de SORO est menacée par des communautés entières qui lui reprochent beaucoup de choses datant de la guerre. Et il y a aussi des ex-frères de la rébellion qui pourraient avoir des comptes à régler avec lui. Les mystérieux attentats dont il a échappé de justesse sont là pour lui rappeler qu’il a beaucoup de frères ennemis.
Côté justice, ZIDA doit faire face à des accusations de désertion de l’Armée. L’accusera-t-on des morts de l’Insurrection et de détournements? Même si la réponse est affirmative, « YIZ » aura moins d’ennuis avec la justice que SORO, dont les contentieux se sont même internationalisés.
Justement. C’est dans l’affaire d’écoutes téléphoniques lors du Putsch manqué de 2015 au Burkina que les relations entre ZIDA et SORO se sont fortement détériorées. ZIDA étant convaincu que les écoutes sont authentiques, et que son ancien ami a bien nourri des plans de déstabilisation contre le Burkina.
Dans ces labyrinthes politico-judiciaires, ZIDA et SORO pourront-ils survivre politiquement ? Leurs destins se séparent là, peut-être. Tant qu’un homme politique n’est pas mort physiquement, il n’est pas mort politiquement.

A la faveur de la Réconciliation, ZIDA pourrait abandonner carrément la politique, revêtir le statut d’ancien chef d’Etat, et pourquoi pas embrasser une toute autre carrière.
Mais il est difficile pour SORO d’avoir cette tranquillité. Quel que soit le pays où il résidera, et même après l’aboutissement du processus de réconciliation, il pourrait avoir la justice internationale à ses trousses. L’oasis pour lui en ce moment-là, ce serait d’être le conseiller spécial d’un Président (très influent comme à Moustapha CHAFI), le temps que l’orage passe.

Mais une chose est certaine : aussi longtemps que ZIDA et SORO seront vus par les tenants de pouvoirs comme des prétendants sérieux à la Magistrature suprême, qui pourront accéder au trône par les urnes ou par des moyens non constitutionnels, ils seront combattus et écartés.

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