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Tribune de l’écrivain Adama SIGUIRE : que vaut encore la vie?

Dans cette tribune libre écrite au moment où une centaine de ses concitoyens ont été tués à Solhan dans le Yagha, l’écrivain Adama SIGUIRE interroge avec nostalgie la vie et ce qu’elle est devenue à l’ère du terrorisme, et a l’heure actuelle.

Enfant dans mon village, je partais à l’école. Les jeudis et les dimanches, il n’y avait pas cours. Nos maîtres, ces hommes qui aimaient la ville, partaient à Ouahigouya. J’étais au village avec mes camarades. Les jours sans classe, nous partions à la chasse. Nous chassions des margouillats, mais aussi des rats, des écureuils et des hérissons. Nos chasses prenaient souvent toute une journée. Nous parcourions la brousse, toujours escortés par nos chiens de chasse. Je me rappelle encore.

La chasse, pour nous, n’était pas seulement diurne. Elle était aussi nocturne. Que de souvenirs! Les nuits, quand la lune se faisait claire, nous rentrions dans la brousse. Les hérissons aimaient la clarté de la lune comme si elle venait pour les réjouir. Ils se prelassaient dans les champs et nous les prenions au dépourvu. Nous étions enfants et nous étions heureux.

Au village, il n’y avait pas seulement les parties de chasse. Nous aimions aussi le jeu. Mon quartier n,était triste quand il y avait un évènement malheureux. Cela arrivait rarement. Ainsi, certaines nuits, dans nos quartiers, nous jouions à plusieurs jeux. Il y avait la lutte. Je ne l,aimais pas trop parce que beaucoup de mes camarades pouvaient me terrasser et mon âme a eu très tôt un dégoût pour la violence. J’aimais les jeux de la ruse: les jeux de cartes, le cache-cache. Il y avait bien d’autres.

Notre village était un champ de bonheur, une havre de paix. J’ai grandi dans la joie et dans la douceur. J’ai connu l’amour de mes grands- parents. J’ai appris avec mes maîtres. C’est une ère à jamais révolue.

Aujourd’hui, c’est presque une autre vie partout dans mon pays. Les enfants ne connaissent pas ce bonheur. Ils ne connaissent pas cette paix. Ils ne connaissent pas cette joie. On lutte pour la survie dans un milieu austère à la vie. On vie dans la peur, la peur d’être enlevé, d’être tué pour tout et pour rien. Le monde se déshumanise. L’homme se perd dans les conflits de la terre. Le bonheur s’évade. La joie s’éloigne. La paix va à la guerre. Quel courage avons-nous encore pour vivre? Vivre dans l’insensé, vivre dans l’irrationnel, vivre dans le déni de soi et dans le déni de l’humanité. Il nous faut un courage extraordinaire. Certains l’ont. D’autres en manquent. Que le monde se perd dans un océan de violence.

Paix à ces âmes innocentes tombées hier nuit dans le Sahel non loin de Sebba. Elles valent la centaine et il n’y a aucune question à se poser. C’est le monde qui se perd. C’est l’homme qui se déshumanise. C’est la vie qu’on profane et qu’on désacralise. À quand la fin? Je ne sais pas. Peut-être que la fin sera notre fin.

Adama SIGUIRE, écrivain professionnel

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