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[ Interview ] Gbagbo, Soro, le cas malien : KKB, sans langue de bois!

En visite au Burkina depuis le 20 mai dernier, le ministre ivoirien de la Réconciliation avait un agenda chargé. Entre séances de travail et sorties terrain à la rencontre des entités du pays, en passant par le Marley d’or dont il était le co-patron, Kouadio Konan Bertin (KKB) a trouvé un moment pour un entretien. Ce 25 mai 2021, ACTUALITE.BF et quelques autres médias ont alors pu s’entretenir avec l’homme politique à son hôtel, quelques heures avant qu’il ne reprenne l’avion. En plus du contenu des séances de travail qu’il a eues, nous avons pu aborder avec lui, les dossiers chauds de la Réconciliation nationale en Côte d’Ivoire et au Burkina. Le retour de Gbagbo et celui de Compaoré, le cas Soro, la crise malienne, … KKB répond sans détours à nos questions.

Kouadio Konan Bertin lors de l’entretien

ACTUALITE.BF : Dans quel cadre se situe votre visite au Burkina Faso ?

Kouadio Konan Bertin (KKB) : Je suis au Burkina depuis le 20 mai, sur l’invitation de jeunes cadres burkinabè qui ont organisé les Marley d’Or. Ils nous ont fait l’honneur de nous associer à l’événement qui a eu lieu le 22, et qui a connu un grand succès. C’est le lieu de féliciter les organisateurs.

ACTUALITE BF : Avez-vous un lien particulier avec cette manifestation culturelle ?

KKB : Le lien, c’est que j’ai été fait co-patron, en même temps que le ministre d’État chargé de la Réconciliation nationale et de la Cohésion sociale du Burkina Faso. D’ailleurs, vous me donnez l’occasion de le remercier également pour l’accueil chaleureux qu’il nous a réservé, et pour les marques d’attention à notre égard tout au long de notre séjour. Nous avons eu des sessions de travail très fructueuses. Le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire ont presque tout en commun. Nous avons l’obligation de travailler ensemble, et c’est toujours bien de travailler ensemble, c’est bien de multiplier ces genres de rencontres pour mutualiser et conjuguer nos efforts pour regarder dans la même direction.

ACTUALITE.BF : Parlant de mutualiser les efforts, qu’est-ce qui est ressorti de vos séances de travail ?

KKB : Il ne faut pas mettre les charrues avant les bœufs. J’ai observé, c’est le plus important, et je rendrai compte à ma hiérarchie d’abord.

ACTUALITE.BF : Vous avez rencontré le président du Faso lors de votre séjour. Quel a été le contenu de vos échanges ?

KKB : C’est pour moi l’occasion de remercier le président du Faso qui nous a fait l’insigne honneur de nous accorder un peu de son temps si précieux. Avec lui, nous avons fait le tour de questions sous-régionales, surtout des questions de paix. Tous les sujets étaient donc au menu.

ACTUALITE.BF : Pensez-vous que le retour de l’ex président Blaise Compaoré puisse être effectif avec sa récente mise en accusation dans le dossier Sankara ?

KKB : Je pourrais vous dire que je n’en sais rien. C’est son pays, c’est à lui de décider. Je ne l’ai jamais rencontré, mais à sa place, j’éprouverai le besoin de rentrer.

ACTUALITE BF : En avez-vous parlé dans vos séances de travail ?

KKB : Entre présidents, ils en parlent. C’est ce qu’il faut retenir.

ACTUALITE BF : On va évoquer l’actualité ivoirienne. Quels sont vos rapports avec l’ancien président Henry Konan Bédié ?

KKB : Je n’ai jamais fait de mystères sur nos relations. Que je le veuille ou pas, qu’il le veuille ou pas, nous sommes liés, puisque nous sommes de la même région. Bédié reste mon père.

ACTUALITE BF : Comment jugez-vous les divergences de points de vue que vous avez eues lors des élections présidentielles ?

KKB : Entre humains, il peut toujours y avoir des divergences. Mais après, on a en commun quelque chose que nous partageons, lui (Bédié NDLR) et moi : c’est le PDCI/RDA. Nous savons à tout moment qu’il faut privilégier l’intérêt supérieur de ce parti et de la Côte d’Ivoire. Et rien que pour ça, nos divergences ne prennent pas de temps; on se retrouve toujours.

ACTUALITE.BF : A quand le retour de Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé en Côte d’Ivoire ?

KKB : Le processus est en cours. Les commissions techniques travaillent à remplir les conditions pour qu’ils reviennent. C’est juste une question de temps.

ACTUALITE.BF : Quel rôle jouez-vous dans ce processus en tant que ministre de la Réconciliation nationale ?

KKB : Tout se passe autour de deux ministères, celui de la Réconciliation nationale et celui de l’Intérieur.

ACTUALITE.BF : Quelles sont les conditions préalables pour acter le retour de Laurent Gbagbo ?

KKB : Gbagbo n’est pas allé en villégiature. Il est parti à la suite d’une crise. Quand il revient, il faut s’assurer que les conditions de sécurité sont réunies. En plus, c’est un ancien chef d’État. C’est quand même des choses à mettre en place, dont les conditions de sécurité, d’environnement, de logements, et même de son statut. Ce sont des choses qu’il faut préparer et boucler. C’est juste une question de temps.

ACTUALITE.BF : Pensez-vous que le Burkina Faso, à l’instar de la Côte d’Ivoire avec Laurent Gbagbo, peut organiser le retour de Blaise Compaoré ?

KKB : Il y a un processus de réconciliation qui est en cours, et ça doit prendre en compte tous les fils et filles de ce pays. Est-ce que Compaoré en est un ? Oui! Il faut donc y songer.

ACTUALITE.BF : Comment les ivoiriens perçoivent-ils la Réconciliation nationale dont vous êtes le conducteur ?

KKB : Il n’y a pas à percevoir la réconciliation; elle s’impose à nous. Maintenant, il y a des animateurs qu’on a choisis, juste pour faire avancer des choses. Moi, je ne suis qu’un artisan et un instrument qui accompagne le président dans le processus. Ce n’est pas moi qu’il faut considérer, mais plutôt le processus. Le commandant de bord est unique, et c’est le chef d’État. C’est lui qui a la vision, qui est le guidon, et c’est lui que nous suivons. Moi, je ne fais que mettre en pratique sa vision de la Réconciliation, et l’accompagner.

ACTUALITE BF : Et sa vision de la Réconciliation, c’est quoi ?

KKB : Elle s’exprime devant nous. Que Gbagbo rentre, que le pays soit en paix pour rebâtir la prospérité et sécuriser la Côte d’Ivoire.

ACTUALITE.BF : De façon concrète, où en êtes-vous avec le processus de réconciliation en Côte d’Ivoire ?

KKB : Le processus avance très bien.

ACTUALITE.BF : Avez vous foi en votre mission, quand on sait que les rancœurs sont toujours palpables en Côte d’Ivoire ?

KKB : Combien de temps voulez-vous que ces rancœurs durent encore? Les ivoiriens eux-même n’ont qu’à choisir entre les rancœurs et les difficultés qui les assaillent tous les jours du fait de la pauvreté. Je crois qu’il faut choisir entre demeurer longtemps encore dans les rancœurs ou bien, unir nos forces pour faire face aux problèmes du pays, et construire la prospérité pour nos enfants. Dans ces conditions, moi je suis optimiste et j’ai foi. C’est vrai qu’il y a eu ce temps de la guerre, qu’il y a eu des blessures, mais les vivants ont besoin de préparer l’avenir, de reconstruire le pays. C’est pourquoi il faut faire preuve d’élévation d’esprit pour aller au pardon et à l’oubli. On ne va pas rester éternellement à remuer le couteau dans la plaie, à revivre ce passé douloureux. Il faut qu’on reste debout; la Côte d’Ivoire est un peuple debout.

ACTUALITE BF : Parlons du cas Guillaume Soro. Comment comptez-vous l’inclure dans le processus de réconciliation nationale ?

KKB : C’est une dynamique, et elle est inclusive. Elle n’exclut personne. Il y a dix ans, on ne parlait pas de retour de Laurent Gbagbo. Aujourd’hui, on en parle. Chaque chose en son temps.

ACTUALITE BF : Vous-vous parlez, Soro et vous?

KKB : Je lui parle tous les jours. C’est un ami, c’est un frère. Même quand il était ici en tant que chef rebelle, je lui parlais. Je lui ai rendu visite à plusieurs reprises ici au Burkina, quand il était chef rebelle. Pourquoi aujourd’hui, je ne lui parlerais pas?

ACTUALITE BF : Quel est l’état d’esprit de Soro ?

KKB : La Côte d’Ivoire, c’est son pays. L’oiseau ne peut pas rester longtemps dans les airs sans se poser sur un arbre.

ACTUALITE BF : Mais le jugement de Guillaume Soro ne pourrait-il pas compliquer le processus de la Réconciliation en Côte d’Ivoire ?

KKB : Le président Gbagbo a été jugé, mais la Côte d’Ivoire n’en est pas morte, elle ne s’est pas effondrée et elle n’a pas disparu. Pendant dix ans, on a assisté à ce jugement. Affi N’Guessan a été en prison. Il est ressorti. Après la crise post-électorale, nous avions 300.000 Ivoiriens à l’étranger. Près de 280 000 d’entre eux sont rentrés. Ce qui veut dire que le processus est en cours, et qu’il est irréversible.

ACTUALITE BF : Nous allons évoquer l’actualité sous-régionale. Quelle est votre lecture sur ce qui se passe au Mali depuis la nuit du 24 mai?

KKB : C’est regrettable. Mon pays a connu ça aussi. Il n’y a pas un pays dans la sous-région qui ne soit pas passé par là. Le temps de ces genres de Révolutions est passé. Il faut que l’on croit désormais à la démocratie. On ne peut pas continuer d’offrir un tel visage de la sous-région au reste du monde. Ça c’est des pratiques d’un autre âge. Je pense que le peuple malien a d’autres chats à fouetter. Le djihadisme s’est emparé de presque tout le territoire. Il y a quand même des esprits dans ce pays. On a tous lu sur Soundjata Kéita. Ce pays regorge d’esprits éclairés.

ACTUALITE BF : Pour finir, que retenez-vous de votre visite au Burkina ?

KKB : Je retiens que le Burkina Faso est un grand pays. Ça veut tout dire. Et ce n’est pas de la diplomatie.

Interview réalisée par Nabi BAYALA

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