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[EDITO] 100 jours du MPSR : pourquoi ça tarde à décoller ?

Le 24 janvier 2022, le Mouvement Patriotique pour la Sauvegarde et le Restauration (MPSR), arguant de l’incompétence du régime de Roch Kaboré à contrer l’hydre terroriste, a perpétré un coup d’Etat contre ce dernier. « Salvateur », « prévisible », « moindre mal », « ça a même tardé » : ce sont les qualificatifs trouvés par des citoyens à l’avènement du MPSR. 100 jours se sont écoulés. Mais tel l’albatros de Baudelaire dont les grandes ailes empêchent de marcher, le géant MPSR tarde à décoller. L’éléphant annoncé est arrivé boitillant. Il faudra peut-être attendre une radiographie cinq mois après, pour voir s’il a « le pied cassé ». En attendant, nous pouvons diagnostiquer ce qui ne marche pas dans la stratégie de la Transition.

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En 100 jours du pouvoir MPSR, 610 attaques ont été enregistrées, avec un total de 567 morts. Le décompte a été fait par nos confrères du rigoureux L’Economiste du Faso. Dans la pratique, de grandes villes comme Dori, Fada et Ouahigouya connaissent de plus en plus des menaces, tandis que les incursions sont devenues monnaie courante dans les villes moyennes comme Djibo, Titao, Nouna, Tougan, Pama,…

Des axes routiers comme Ouaga-Dori connaissent fréquemment des perturbations, tandis que les signaux sur l’axe Ouaga-Fada interpellent. Visiblement, les groupes armés terroristes veulent couper Dori du reste du pays, comme ils l’ont fait avec Djibo. Un ravitaillement à partir de pays voisins a surement déjà été planifié par ces terroristes. Puisque, jusque-là, ils avaient épargné Dori, Fada et Ouahigouya, pour, eux-mêmes, pouvoir se ravitailler en vivres, médicaments, carburant et autres.
Pendant ce temps, le gouvernement a décidé de l’augmentation, jusqu’à 100 francs, du prix du litre de carburant. Ce qui a eu des répercussions sur le prix du transport. Déjà, les prix des denrées alimentaires de première nécessité avaient connu une sourdine mais importante flambée.

C’est dans ce contexte qu’a éclaté la polémique sur la rémunération des membres du gouvernement, jugée par l’opinion comme exorbitante.
En somme, certains citoyens dénoncent le fait que nous ayons affaire à un « gouvernement normal », et que la restauration annoncée soit plutôt politique que sécuritaire. D’autres citoyens dénoncent la nomination d’officiers militaires à des postes bureaucratiques, et la tendance du régime à asseoir sa légitimité et sa légalité, plutôt qu’à s’attaquer frontalement au terrorisme.

A l’analyse, la situation stagne parce que tout d’abord, comme nous l’avons toujours souligné, toute la classe politique a été mise en marge de la gestion de la Transition. Elle a été accusée d’être la cause de tous les malheurs du pays. A tort, quand on voit que ce pays a été dirigé par 7 présidents militaires qui ont eu parfois des règnes de plus de deux décennies (Lamizana et Compaoré), contre deux présidents civils aux règnes de six petites années (Yaméogo et Kaboré). L’armée a autant de problèmes que le politique, mais on tait cette réalité, vu que c’est la grande muette. Du reste, en matière de sécurité et de défense, il faut plus demander des comptes aux militaires qu’aux civils.

Et, bien que certains acteurs soient compétents, intègres et expérimentés, la Transition a plutôt voulu fonctionner avec des technocrates, parfois novices de la politique, qui ont besoin de plusieurs mois pour s’initier et s’acclimater. Dans un contexte normal, cela ne causerait pas un souci majeur, sauf des tâtonnements et des blocages. Mais dans un contexte de crise multidimensionnelle où l’existence même du pays est en jeu, il n’y a pas de raison que l’on mette de côté ceux-là qui ont vocation à gérer les affaires publiques. La réalité est que des communes tenaient, jusque-là face au terrorisme, grâce à l’engagement personnel de certains maires, députés ou autres hommes politiques.

Sans le crier sur les toits, combien d’hommes politiques nourrissaient des foules de déplacés internes, soutenaient financièrement les Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP), ou assuraient le dialogue avec des groupes armés pour éviter des affrontements ? Balayer du revers de la main cette réalité, c’est jeter le bébé avec l’eau de bain.


L’autre boulet au pieds du régime de la Transition, c’est la cohésion au sein de l’Armée. Comme nous le disions tantôt, depuis de longues années, la même division qui a caractérisé les acteurs politiques est présente dans notre armée. Le régime du MPSR devra pouvoir rassembler le plus largement possible toutes les franges des Forces de défense et de sécurité, toutes les générations de l’Armée, et pouvoir entreprendre toute action pouvant apaiser les éventuelles tensions et recréer une véritable synergie d’actions au sein de la troupe. C’est dans ce sens que les dossiers d’Inata et du lieutenant-colonel Emmanuel Zoungrana doivent être traités dans le sens de la cohésion et de la réconciliation au sein de nos forces combattantes.

Par ailleurs, la Transition a embrassé des domaines très larges dans les missions qu’elle s’est assignées. Or, comme le dit l’adage, qui trop embrasse mal étreint. Dr Ablassé Ouédraogo a eu cette lecture, et a invité les autorités à recadrer et recentrer leurs actions.

Trois ans, c’est vite arriver. Or, plus les chantiers sont nombreux, moins il y a des chances de les achever. L’urgence et la priorité est la restauration de l’intégrité territoriale, et c’est sur ce plan que la Transition doit mettre le paquet.
Les éclaircies d’espoir, venues avec la riposte vigoureuse suite à l’attaque de Bourzanga, attestent de la véracité de cette analyse. En effet, ces derniers jours, le Président Damiba et son équipe ont recentré leurs efforts sur l’impératif sécuritaire, lui-même enfilant sa tenue de chef suprême des armées, et descendant sur le front pour distribuer chaudes poignées d’encouragements et conseils stratégiques. Des victoires plus significatives suivront, si l’option de la réactivité, du terrain et du changement de donne est pérenne.

Du reste, toute la nation devra œuvrer à la réussite du processus de transition. Nous disions, depuis 2021, que renverser Roch Marc Christian Kaboré n’était pas la meilleure option, et qu’il fallait plutôt une transition douce et consensuelle. Aujourd’hui, plus qu’hier, le Burkina ne peut plus se payer le luxe d’un changement brutal de régime. Il est plus sûr d’aider l’équipe qui est là avec ses qualités et ses défauts, à réussir le pari de la reconquête du territoire national.

Comme l’ont dit les évêques du Burkina et du Niger sous l’ère Kaboré, personne pris individuellement n’a la solution au problème. C’est dans l’unité que nous réussirons, et c’est dans la désunion que nous périrons (que Dieu nous en garde).

Toute l’équation de la Transition, c’est donc de pouvoir rassembler la nation et de se mettre au-dessus de la mêlée. Newton Ahmed Barry, en des termes que certains jugent sévères, a dit au chef de l’Etat qu’il ne réussirait pas contre vents et marées, mais, bien au contraire, avec les vents et les marées. Cet avis, venant d’un critique de la Transition, est pourtant bien éclairé. Si la Transition se prive du soutien d’un pan de la population, d’une partie de l’intelligence collective, elle ne pourra pas faire mieux que le régime qu’il a renversé. Et dès lors, le peuple exigera un nouveau saut dans l’inconnu, avec l’espoir de tomber sur les épaules d’un messie qui n’existe pas. Cela peut pourtant être évité.

La Rédaction

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