Aphrodisiaques ou « Kankankan » : on vous cache des choses !

Satisfaire sa partenaire sexuelle à tout prix : voilà ce qui motive de nombreux hommes à recourir à des aphrodisiaques. Ces produits, il y en a sous plusieurs formes et marques. Cependant, leurs fabricants et revendeurs nous disent-ils toute la vérité ? Pas du tout ! Et ce dossier relèvera les zones d’ombres qui entourent la commercialisation des aphrodisiaques, que ce soit en pharmacie ou dans la rue.

Pour la rédaction de cet article, nous avons eu un entretien avec Docteur Boukary KABRE, urologue-andrologue et ancien  interne des hôpitaux des centres hospitaliers universitaires du Burkina Faso. Il est également membre de l’International Society of Sexual Medecine (ISSM). Dr KABRE est intervenu uniquement sur le volet médical des risques liés à la prise d’aphrodisiaques, et sur le traitement de l’impuissance sexuel.

Selon Dr KABRE, l’aphrodisiaque est un mot d’origine grec qui veut dire « le meilleur du sexe ». On entend par aphrodisiaque, tout médicament ou  nourriture susceptible d’augmenter l’envie, la performance ou le désir dans les relations sexuelles.

Les aphrodisiaques ont des origines diverses. Ils sont souvent extraits de plantes, et peuvent également provenir d’animaux et de minéraux. Les médicaments susceptibles de provoquer des envies sexuelles ont toujours existé. Au niveau de la médecine moderne, c’est dans les années 1990 qu’on a pu transformer l’un d’entre eux en « Viagra ». Il y a des médicaments reconnus par la médecine moderne, à même de jouer ce rôle d’aphrodisiaque. La pharmacopée traditionnelle propose également des médicaments qui peuvent stimuler l’envie sexuelle.

200 à 300 pourcent de bénéfices

Mais à cheval entre la médecine traditionnelle et la médecine moderne, il y a les médicaments de la rue. Nous avons rencontré deux vendeurs de cette catégorie de médicaments, à Ouagadougou. Si avant, ces agents de la pharmacie « Zoe M’bastaaba » (pharmacies des fugitifs) transportaient de manière ostentatoire leurs produits, de nos jours, ils ont plutôt des stocks discrets et reçoivent des commandes par Whatsapp et Messenger. Un d’eux, qui a requis l’anonymat, nous raconte : « Nos produits proviennent du Nigéria et du Togo. Quand nous revendons les aphrodisiaques, nous gagnons 200 à 300 pourcent de bénéfices. Les prix en détails du viagra, c’est entre 300 et 1000 francs. » Notre interlocuteur explique que ses clients sont pratiquement de tous les âges, presque tous hommes, et qu’ils consomment d’autres produits comme le Tramadol. En guise d’échantillon, notre vis-à-vis il nous montre des comprimés sous forme d’organe génital masculin.

Des comprimés sous forme de sexe

Le deuxième vendeur de médicament de rue est, lui, spécialiste de produits dits chinois. « Il y en a sous forme de liquide comestible, et sous forme de parfum Musk», nous dit ce vendeur, qui s’empresse de nous montrer des flacons en bouteille.

Prescrit aux quinquagénaires, consommé par des jeunes

De plus en plus d’hommes consomment ces produits qui améliorent l’activité sexuelle. De l’avis de Dr KABRE, c’est tout à fait humain et normal qu’on ait envie d’avoir une vie sexuelle épanouie. Mais tout compte fait, des jeunes âgés de 15 ans et plus, se référant aux réseaux sociaux et à  la pornographie, pensent que les vidéos reflètent la réalité. Ils cherchent alors à atteindre les performances virtuelles. De ce fait, ces jeunes, s’appuyant sur de mauvais conseils, s’adonnent aux aphrodisiaques.

Ces médicaments sont prescrits habituellement par la médecine moderne aux personnes âgées de la cinquantaine et plus, nous confie Dr KABRE. Ceux-ci voient en effet leur désir sexuel diminuer avec l’âge. Et comme le vieillissement est parfois accompagné de maladies chroniques comme l’hypertension et le diabète, l’accompagnement de médecins devient nécessaire.

Les aphrodisiaques se présentent généralement sous forme de nourriture ou de médicaments. Des aliments comme le miel, le « souchi » ou pois sucré, les fraises et le chocolat, ont naturellement des vertus aphrodisiaques. Au titre des médicaments, la médecine moderne propose « le viagra », comme nous l’écrivions.

Selon le Docteur KABRE, l’aphrodisiaque concerne majoritairement les hommes, mais les femmes en prennent souvent pour améliorer leur épanouissement sexuel.

Les grandes lignes de l’entretien avec Dr Boukary KABRE

Derrière la panne sexuelle se cache un mal plus profond

La prise d’aphrodisiaque a des conséquences sur la santé. De ce fait, la médecine moderne conseille une évaluation cardiaque au préalable. Le Dr Boukary KABRE nous explique : « Lorsque certaines personnes pensent à la performance sexuelle, ils oublient qu’ils ont un cœur qui bat. Chez les hommes, la prise de ces produits peut provoquer une maladie appelée « le priapisme », une maladie qui consiste en une érection anormale prolongée du pénis, même en l’absence de l’envie sexuelle, et qui  peut parfois conduire à une intervention chirurgicale. Au niveau cardiaque, des problèmes peuvent également provenir. Il est toujours nécessaire de soumettre au patient un suivi ou une évaluation cardiologique avant de lui prescrire des produits. »

Ces mixtures appelées aphrodisiaques

A la suite du Docteur KABRE, nous avons rencontré E. O., un pharmacien, qui nous a confirmé que dans les règles, le Viagra ne peut être vendu en pharmacie sans ordonnance médicale. E. O. nous a aussi révélé que certains produits de rue, présentés comme des aphrodisiaques, sont le fruit de bricolages dangereux : « les vendeurs achètent des comprimés de rue qu’ils pilent et mélangent à une quelconque décoction, sans égard aux dosages, aux conditions de conservations et à la date de péremption. »

Mort au lit ou mort d’overdose ?

Dr E. O. nous a fait une autre révélation : « On entend parfois dire que des hommes sont morts en plein ébat sexuel. Dans beaucoup de cas, les victimes consommaient de manière incontrôlée les médicaments aphrodisiaques, ce qui peut entraîner un arrêt cardiaque. »

Mais les pharmaciens sont-ils eux-mêmes irréprochables à ce sujet? Nous avons fait le tour de cinq pharmacies implantées dans les arrondissements 9, 5 et 3 de Ouagadougou, pour comprendre sous quelle condition le Viagra y est vendu. Dans toutes ces pharmacies, ce produit est commercialisé exactement comme les condoms. Des vitrines spéciales les exposent, avec un relent publicitaire. Les agents de ces pharmacies sont formels : on n’a pas besoin d’ordonnance pour se procurer un Viagra.

Le silence assourdissant de l’Ordre des Pharmaciens

Pour être définitivement situé sur cette affaire, nous avons joint au téléphone le Président du Conseil National de l’Ordre des Pharmaciens du Burkina, Dr Alfred SANDOUIDI. Notre question était toute simple : « L’Ordre National des Pharmaciens du Burkina autorise-t-il la vente libre du Viagra ? » Dr  SANDOUIDI et son équipe n’ont pas répondu à nos préoccupations, malgré nos multiples relances.

Pour le Docteur Boukary KABRE, le sexe est une question de disposition mentale et de situation hormonale. Il ajoute que l’impuissance est d’abord un signe avant-coureur de maladie  cardio-vasculaire. « Les causes qui produisent  les maladies cardio-vasculaires sont les mêmes  qui produisent les pannes sexuelles », fait observer le Dr KABRE. Ces causes peuvent être le fait d’être obèse, le fait de fumer, ou le fait d’être hypertendu, sédentaire, etc.

Et l’urologue de déplorer : « Au lieu de se faire consulter, certaines personnes prennent des comprimés, pensant résoudre un problème, alors qu’ils provoquent d’autres maladies qui continuent d’évoluer à bas-bruit ». Une évaluation cardiologique est toujours nécessaire avant la prescription de produits, rappelle avec insistance le Dr KABRE.

Pour la prise en charge des pannes sexuelles, nous dit l’urologue, il y a des paliers, des médicaments, et parfois des injections. Le dernier palier est appelé « prothèse pénienne ». Cette solution n’existe pas encore au Burkina Faso. Lorsque c’est le dernier recours, le patient est donc obligé de se faire soigner à l’extérieur.

Souleymane ZOETGNANDE

ACTUALITE.BF